02-11-09
Chapitre 3 : L'Appel, partie 2/2
Chapitre 3 :
L'Appel
(partie 2/2)
La nuit tombe. Des feux follets apparaissent sporadiquement dans les marécages. La route qui mène au campement est escarpée. Mes pieds buttent sur les cailloux. Je trébuche, maladroite, mais, petit à petit, je reprends possession de mon corps engourdi. Combien de temps ai-je dormi dans Les Brumes ? Je m'apprête à interroger Léna quand ils attaquent.
Des Gobelins, vifs, rapides, silencieux. Je ne les ai pas entendus s’approcher. Léna brandit son bâton. Des éclairs de glace jaillissent autour d’elle, emprisonnant nos agresseurs dans une gangue mortelle. Un éclat de lumière s’abat sur eux. Grimaud fait tournoyer sa hache, fendant l’air, faisant craquer les os et jaillir le sang. Je projette mes mains en avant. Je sens mon Pouvoir palpiter en moi et se frayer un chemin dans mes veines. Un des Gobelins s’effondre tétanisé, le visage déformé par un rictus de douleur indicible. Puis soudain, je suis prise dans le ressac, sans aucune énergie, sans mana, incapable de lancer le moindre sortilège, de psalmodier la moindre incantation. Pourquoi m’ont-ils réveillée ? J’assiste perdue, impuissante à leur combat. Je ne leur suis d’aucune aide.
- « Voilà une bonne chose de faite ! » Grimaud contemple les corps étendus à ses pieds avec un sourire de satisfaction. Puis, il se remet en route sans un regard ni pour nos assaillants, ni pour moi.
- « Khyrielle ? » La voix de Léna me tire de mes pensées. « Viens, c’est terminé. »Elle me prend la main et me parle comme si j’étais une enfant.
- « Léna? Combien de temps suis-je restée dans Les Brumes ?»
Tout est tellement confus… Je sens au plus profond de mon être que quelque chose ne va pas. Je devrais être en pleine possession de ma magie, prête à me battre.
- « Trop longtemps... » Elle hésite. « Il te faudra juste un peu de temps pour te rappeler de tout. Viens, nous sommes presque arrivés. »
Une maigre lumière troue l’obscurité. Quelques tentes délabrées, chichement éclairées par trois flambeaux fumeux se dessinent au centre d’une petite clairière. Un feu de camp aux braises rougissantes projette des ombres sanglantes sur les toiles tendues sans parvenir à chasser les ténèbres.
Je ne la vois pas, mais je sens la présence d’une Pierre. Je résiste à son attraction. Je veux des explications.
- « Alors ? Pouvons nous parler maintenant? » Je me tourne vers Grimaud. « Nous sommes arrivés. Qu’attendez-vous de moi ? »
- « Allez donc parler à Aedar Thalan, le guerrier près du feu. Nous discuterons ensuite. »
Grimaud me tourne le dos et se dirige vers un groupe d’hommes serrés dans la pénombre d’un abri. Léna lui emboîte le pas en soupirant imperceptiblement.
Je hausse les épaules.
Je me dirige vers un homme de taille moyenne, un peu voûté par l’âge. Ses cheveux argentés sont retenus en queue de cheval par un mince lien en cuir. Il est vêtu d’un pantalon en peau, son haubert est patiné par les ans, bosselé, mais sans aucune trace de rouille, ce qui, dans ce marécage, représente un joli tour de force. Un mince surcôt rapiécé mais propre complète sa tenue. Un glaive pend à la droite de sa ceinture. De l’autre côté, il porte une petite sacoche en cuir gravé de runes.
Son maintien et sa mise m'inspirent le respect.Je m’incline devant lui.
Il me dévisage. Son regard bleu acier, droit et amical ne me gène pas.
Mes mains tremblent.Je les tends vers les maigres flammes qui s’élèvent du feu. Je ressens un froid terrible depuis que Grimaud et Léna m’ont éveillée, un froid qui vient de l’intérieur et qui consume mes forces. Mais, je concentre mon attention sur le vieux guerrier en face de moi. Il a perçu ma faiblesse et m’invite à m’assoir.
Il me tend un gobelet en terre rempli d’un liquide aux puissants effluves herbacés. Je me brûle les doigts en le prenant. L’odeur des plantes m’est familière. J’approche la timbale de mes lèvres et je bois prudemment la première gorgée. Le liquide est fortement sucré au miel. Une impression de bien-être et de chaleur ne tarde pas à m’envahir et à me réchauffer. Aedar coupe un morceau de pain noir et épais. Il le partage et m’en donne la plus grosse part.
- « Il faut reprendre des forces. Nous parlerons ensuite. » me dit-il en tisonnant les braises pour redonner de la vigueur au feu.
Je lui suis reconnaissante de ce répit qu’il m’accorde. Je me sens à l’aise avec lui : il se préoccupe des autres, il me traite aussi comme un être humain et pas comme un monstre.
- « Aedar, qui sont ces gens ? » Je désigne d’un léger mouvement de tête les ombres que je devine cachées dans l’ombre de la nuit.
- « Ce sont des résistants, d’anciens esclaves qui ont échappé aux Orques et aux Trolls. Mirraw Thur était le centre de la traite des esclaves en terre d’Urgath. Cette région a toujours été sous le contrôle des Ténèbres.»
Je frissonne. Je n’ose imaginer la vie des ces malheureux captifs de tels maîtres.
- « Etes-vous le chef de ces gens ? »
- « Non, reprend-il, ils m'écoutent parfois, bien moins depuis l'arrivée de Grimaud... » Il m’adresse un léger sourire « Et je les comprends. Je suis un vieillard. Ils ont besoin de quelqu’un de plus jeune et de plus vigoureux. »
- « Pourquoi suis-je là ? » je secoue la tête. « Pourquoi Grimaud et Léna m’ont-ils appelée ? » Je ne comprends pas la raison de ma présence. « Qu’attendez-vous de moi ? »
- « Nous avons besoin de votre aide pour lever une armée.»
- « Ces gens me suivront-ils parce que je suis une guerrière de la Rune?»
- « Non, Khyrielle. Ils ne suivront que Duhnam et Reowys.» Je le laisse porsuivre sans l'interrompre. Ce sont deux guerriers libre de la Rune. Ils sont arrivés ici après la grande bataille de Fiara. Ils ont organisé la libération des esclaves, puis fondé la Résistance.» Son regard se perd dans l’obscurité.
- « Que s’est-il passé ensuite ? »
- « Nous n’en savons rien. Ils sont partis vers le Sud et ils ont disparu. Le dernier à leur avoir parlé est leur ami Willit. » Il fait signe à une mince silhouette qui s’avance.
Un Skerg. Je le regarde avancer vers nous. Il a la taille d’un enfant humain, une démarche légèrement sautillante, une peau pâle qui tire vers le bleu. Les Skergs et les Tar-Skergs, je m’en souviens, font partie des premiers habitants du continent des Ténèbres. C’est un peuple courageux et travailleur qui voue un culte à la nature et dont les guérisseurs sont réputés au-delà des frontières même de ces terres. C’est un peuple pacifique qui est parvenu à conserver sa liberté en se cachant.
Le petit être devant moi m’arrive à la taille. Je me baisse pour être à sa hauteur. Il me regarde droit dans les yeux. Je n’y lis aucune crainte, aucune répulsion de ce que je suis. J’y lis seulement la compassion, la tristesse et l’inquiétude.
Il commence son récit d’une voix douce, musicale. Il parle vite, trop vite et j'ai du mal à le comprendre.
- « Willit, s’il vous plaît, calmez-vous, expliquez-moi à nouveau. Pourquoi Duhnam est-il parti en colère ? » Son angoisse est perceptible.
- « Dunham parti en rage. En rage contre tout le monde. Contre Aedar.Contre Willit. Contre Réowys. J’ai essayé de le suivre, de l’arrêter, mais Dunham a chassé Willit. Alors Réowys a demandé à Willit de rentrer près d’Aedar et il est parti derrière Dunham, à travers le Portail.» Ses derniers mots s'étranglent dans un sanglot vite maîtrisé. Sa peine est immense.
Je pose ma main sur son épaule. Il est tétanisé mais il ne cherche pas à éviter mon contact.
- « Willit, vous n’y êtes pour rien. »
Il secoue la tête. Je reprends. J’insiste.
- « Vous n’êtes certainement pas la cause de la colère de Dunham, ni la cause de la disparition de Réowys. Je vais partir à leur recherche. Je ferai tout mon possible pour les retrouver et pour savoir ce qu’il leur est arrivé, à tous les deux. Je partirai à l’aube. »
Je me redresse. Je le regarde s’éloigner à grand renfort de hochements de tête. Le vieux guerrier se redresse et soupire légèrement.
- « Vous pouvez dormir ici. » Il me désigne le feu de camp. « Vous êtes en sécurité ici. Que la Lumière d’Aonir veille sur vous. »
Je m’allonge dans le cercle de lumière et je m’endors rapidement, les doigts crispés sur la garde de mon poignard. »
A suivre..
19-10-09
Chapitre 2 : L'Appel, partie1/2
Chapitre 2
L'Appel
(partie 1/2)
Comme un nageur épuisé remonte à la surface après un plongeon dans une eau noire, profonde et glacée, j’ai les poumons en feu.
Je suffoque.
Je vacille.
Je m’accroche à la voix qui m’appelle.
Elle est dure, arrogante, impérieuse.
Pourtant, je me concentre sur elle.
Je reprends pied sous un ciel bas et lourd.
La lumière me brûle les yeux.
J’ai du mal à respirer.
L’air autour de moi est nauséabond, plein de remugles, d’odeur d’humus en décomposition, et plus prenante encore, je m’en souviens, de charniers et de restes pourrissants.
- « Oui suis-je ? je ne me rappelle pas… »
- « Enfin ! Bienvenue à Mirraw Tuhr, un infâme marécage perdu aux confins des terres d’Urgath…Mais vous pourriez bientôt changer tout çà ! »
La voix est chargée d’ironie et de mépris.
Mes yeux s’accommodent enfin.
L’homme à qui elle appartient est grand, musclé.
Sa barbe est courte, brune. Ses cheveux sont noirs, ses yeux marron, une fine cicatrice barre le côté droit de son visage.
Son armure porte la trace de nombreuses batailles.
Il est armé d’une hache double soigneusement entretenue.
- « Vous ne vous souvenez pas ? La voix est douce, musicale. Nous avons combattu côte à côte pendant la bataille de Fiara. Vous êtes une guerrière de la Rune… »
- « La Rune me soumet à votre volonté. Commandez et je vous obéirai ! »
Les antiques paroles de soumission ont franchi mes lèvres sans aucun effort de volonté ou de mémoire. Elles sont gravées en moi. Elles font partie de moi, de ce que je suis.
- « Voilà qui est bien tentant… »
- « Grimaud, rends lui sa Rune…tu m’avais promis ! »
- « Mais cet obéissant guerrier ne nous sera plus d’aucune utilité… »
- « Grimaud ! »
- « Bon d’accord. »
Il soupire, exaspéré et cède à sa compagne à contre cœur.
Elle se tourne vers moi Elle est aussi frêle et lumineuse que son compagnon est viril et sombre. Ils forment un couple étrange et complémentaire. Elle est vêtue d’une longue robe blanche défraîchie. Le bâton dans sa main droite me rappelle quelque chose. Le souvenir s'échappe.
- « Je m’appelle Léna. Nous étions amies.… » un silence, elle reprend, « autant que la Rune permette ce genre de lien...»
Un fracas assourdissant se lève dans ma mémoire et meurt en un instant.
Elle me tend une gemme à facettes.
Une lueur rougeâtre pulse à l’intérieur.
La gemme est parcourue de minuscules éclats de lumière.
Mon regard plonge dans les profondeurs de la pierre.
Un kaléidoscope d’images naît dans ma mémoire.
Des fragments arrachés à d’autres temps, d’autres époques.
Des visages familiers que je ne reconnais pas.
Des clameurs.
Des rugissements.
Des cris.
Des râles.
Des pleurs.
Le silence.
L’obscurité.
- « Khyrielle ! Khyrielle !»
Je m’arrache avec effort à la contemplation du feu sombre.
J’essaye de me souvenir.
Mes mains se referment sur des ombres.
Je reste là, secouée de frissons, nauséeuse.
- « Qu’est-ce que vous attendez ? Il faut y aller. Nous parlerons lorsque nous serons arrivés au campement.» Grimaud s’impatiente et nous tourne le dos, prêt à prendre la route.
Je regarde autour de moi. Je suis au centre d’un monument en arc de cercle construit en pierres dont la blancheur blesse mes yeux. Deux statues monumentales, un guerrier et une magicienne, dardent leurs regards aveugles sur moi. Elles sont magnifiques, mais la froideur que je lis sur leurs traits finement sculptés est inhumaine. Je me détourne.
Léna m’a attendue. Elle me tend un mince poignard. La lame est effilée mais solide. La garde est taillée d’une seule pièce dans un os soigneusement poli et orné d’un motif runique compliqué.
- « Pour toi. C’est ce que j’ai pu trouver de mieux. Ce n’est pas une arme digne d’une guerrière de la Rune … »
Je l’interromps.
- « Merci Léna. »
Son geste me touche. A sa mise et à celle de son compagnon, je devine que la vie sur ces terres désolées est rude.
Nous nous mettons en route. A peine ai-je fait quelques pas qu’une force impérieuse m’attire vers un monument de taille modeste.
Une pierre carrée, en basalte noir, aux arrêtes vives, de la taille d’un homme, se dresse sur ma droite.
Je laisse ma compagne sur la route, et je prends le sentier qui mène vers l’édifice.
A demi ensevelie sous la végétation, elle est couverte de runes entrelacées.
Je les reconnais.
Je connais la signification de chacune d’entre-elles.
Un sentiment de familiarité et de répulsion m’envahit.
J’inspire profondément.
Je ferme les yeux.
Je pose mes deux mains sur la roche.
La pierre est douce et tiède sous ma peau.
Elle palpite d’une vie secrète et intense.
Je sens son pouvoir circuler dans le réseau qui la parcourt.
Sous mes paupières closes, il brille d’un éclat argenté.
Il s'enroule autour de mes poignets.
Comme une pointe d’acier chauffée à blanc, il pénètre en moi, arrache un infime fragment de mon âme.
La douleur irradie chacun de mes nerfs.
Je me cabre.
Je gémis.
Il relâche son emprise et me libère.
Je m’écarte rapidement.
Quoi qu’il arrive désormais, mon âme est liée à jamais à cette Pierre.
Chaque fois que je mourrai, c’est là que je renaîtrai, tant que je ne me serai pas liée à une autre Pierre des Âmes.
Prête à combattre.
Condamnée à une vie éternelle et à une mort éternelle…
Il en est ainsi de puis la nuit des temps.
A suivre...
05-10-09
Index "Ombre et Lumière"
Prologue : La Geste du Dragon de L'Hiver
Chapitre 1 : L'instant d'avant
Pour des raisons pratiques, je place l'index de ce nouveau récit roleplay systématiquement sur la première page du blog. Il est fait sur le même modèle que l'index du Journal de Haven-Jane CF01 et trouvera sa place définitive à la fin de la publication de cette histoire.
Bonne lecture :)



















